Extraits Critique de l'habitabilité

Extraits Critique de l'habitabilité

Entre défis techniques et défis cognitifs, l’après-pétrole est aujourd’hui encore de l’ordre de l’utopie. Or, parce qu’il nous appartient de faire advenir cette ère, de la faire entrer dans l’ordre du réel habité, l’heure est venue de faire le point sur la longue histoire de l’habitabilité, ses registres et ses productions, ses potentialités et ses limites. Il était une fois, donc, une pensée de l’habitabilité des lieux. Ce récit n’est présent ni dans les manuels scolaires, ni dans les thèses de doctorats en sociologie, ni dans les ouvrages de recherche en histoire des sciences et techniques.

Relevons tout d’abord l’entente générale et première du terme, associant habiter et se loger tels deux synonymes. C’est un fait bien courant : j’habite là où est mon logement. J’habite ma maison, mon lit et cet ensemble d’espaces si particulièrement intimes que je suis en mesure d’appeler mon chez-soi. Je n’en suis pas simplement le possesseur légal, je suis surtout possédé par eux.

Il convient, nous l’avons vu, de sortir du moralisme paternaliste ambiant (ce qui serait habitable, ce qui ne le serait pas), et donc de cesser de penser que les politiques de conception de « l’habiter » doivent être le résultat d’une
« bonne » politique, d’une « bonne » architecture ou d’un « bon » urbanisme. Mais comment l’habitation pourrait-elle être à la fois fondation et objectif, origine et destination, sans jamais apparaître comme un critère moral figé ? Depuis les années 1960, la plupart des chercheurs tentent sans succès de voir en quoi une pensée de l’habitation pourrait aider à concevoir des logements plus adaptés, à repenser l’architecture et ses modalités de mise en oeuvre , à théoriser et enseigner autrement . Après un demi-siècle d’études infructueuses à ce sujet, sans doute faut-il reconnaître finalement qu’habiter est décevant pour l’architecture.

L’architecte a, d’une certaine façon et parfois à son insu même, les moyens d’aider, par l’espace, à créer des conditions de possibilité particulières pour le développement de l’existence individuelle. Mais la question n’est pas de savoir si l’espace qu’il conçoit influence les modes de vie, mais de comprendre quelle légitimité a le concepteur pour proposer un design des modes de vie eux-mêmes. Si l’on se refuse à considérer l’architecte comme un garant moral, un éducateur populaire, un expert du « bien vivre », alors il faut cesser de lui demander d’être le porteur d’un « meilleur espace » . Ne rejetons pas l’architecture, mais ne nous faisons pas d’illusions non plus sur ce que nous attendons d’elle. On n’habite pas « mieux » dans une « bonne » maison. Et si l’espace influence bien nos comportements, à savoir s’il y a bien une relation incontournable entre éthique et esthétique, ce n’est pas pour autant que la variété de ces espaces et comportements peuvent être rangés dans une échelle de valeur morale.